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Le mystère du chèque no 258793

Par Production Accès

«Commissaire à l’éthique», «transparence», «apparence de conflit d’intérêt», «erreur de jugement»: ces mots sont dans tous les journaux actuellement, alors que de nombreux scandales financiers éclaboussent l’actualité. Il reste stupéfiant de constater pourtant combien le seul mot véritable au coeur de toutes ces affaires est résolument absent du discours ambiant: «CORRUPTION»… Et pourtant l’on réclame la «transparence»! Quand l’Histoire se répète…

J’aimerais vous entretenir, à mots couverts bien sûr… d’un mystérieux chèque, disparu le 11 février 1947, ce chèque enregistré sous le no 258793, au montant de 500$ (nous sommes loin des compteurs d’eau…) avait été émis, par le Secrétariat de la Province de Québec, à l’intention de l’Institut d’Histoire de l’Amérique française. Tout débuta lorsque plusieurs des fondateurs de l’Institut d’Histoire réussirent à convaincre l’abbé Lionel Groulx pour qu’il fasse une demande de subvention à monsieur Omer Côté, alors Secrétaire de la Province, celui-ci étant alors son voisin et lui témoignait quelques gestes d‘amitié lorsqu‘il le rencontrait. Réticent au début, puis à demi convaincu par l’argument que la demande était pour un organisme louable, une œuvre, et non à titre privé, le prêtre et historien Lionel Groulx demanda une rencontre avec le Secrétaire de la Province, ce qu’il obtint rapidement, la rencontre fut agréable et monsieur Côté demanda même au prêtre de bénir son petit garçon soulignant que ce geste devenait un fait historique…

Venant au fait de sa rencontre, l’abbé Groulx exposa sa demande, ce à quoi consentit le Secrétaire de la Province, mais non sans s’enquérir de l’endroit où l’abbé ferait imprimer ses exemplaires (puisqu’il s’agissait d’une demande d’appui relative à l’impression de la Revue d’Histoire d’Amérique française).

Lionel Groulx avait deux imprimeurs en tête, l’Imprimerie du Devoir ou celle de Thérien et Frères, en parfait devin ou fin renard il lui répondit: Thérien et Frères. Voilà le secrétaire Côté ravi, puisque Joseph-Alexandre Thérien le président de l’imprimerie était un ami. Lionel Groulx sur la promesse de recevoir son chèque la semaine suivante, quitte alors. Mais voilà que les semaines passent et nul chèque en vue, le typographe Thérien n’a rien reçu de Québec,Lionel Groulx ayant promis que la revue serait sur le marché pour le 15 juin,ne pouvait plus attendre et après quatre mois, il imprima sa revue au Devoir où il y avait crédit.

Deux ans plus tard reçoit-il une lettre des plus intrigantes, du Département du Trésor de la Province de Québec qui l’informe que le chèque émis à l’Institut d’Histoire de l’Amérique française est toujours en circulation,on lui demande où il a déposé et encaissé ledit chèque?

Lionel Groulx écrit alors au secrétaire du sous-ministre qu’il n’a jamais reçu ce chèque et que si tel avait été le cas, il se serait empressé d’en remercier les gens concernés. Après trois semaines, pas de réponse du secrétaire. L’abbé Groulx décide de s‘adresser directement au ministre tout en lui envoyant copie de la lettre du secrétaire. Une réponse lui parvient quelques semaines plus tard, avec la mention «personnelle», lettre maladroite et alambiquée avec pour conclusion que le secrétaire Charles-Eugène Bélanger n’avait jamais été autorisé à lui transmettre un chèque (…) et aucun octroi n’avait été accordé à l’Institut de l’Amérique française (…). La première partie de l’opéra comique étant jouée, passons à la deuxième. Évidemment l’on ne pouvait passer sous silence cette erreur, ce sera l’historien Maurice Séguin, membre l’Institut, qui écrira au ministre lui spécifiant que jamais il n’avait été mentionner que le secrétaire ait transmis ce chèque et que le chèque devait bien avoir été émis, puisqu’il portait le numéro 258793 et que son ministère demandait des explications sur sa disparition, il souligna que la mention «personnelle» n’était pas appropriée puisqu’il ne s’agissait pas d’une correspondance privée, mais publique et que tous les documents avaient été portés à la connaissance des membres de l’Institut, de plus, le ton montant, il souligna «que rien ne saurait laisser soupçonner que le Président de l’Institut (L’abbé Groulx) eut encaissé le chèque à des fins personnelles».

Réponse du ministre quelques semaines plus tard, menaçante et impolie: «L’expérience des années vous apprendra sans doute à réfléchir un peu plus avant d’écrire» voilà maintenant que le chèque existait à nouveau mais que l’abbé ne pouvait l’avoir encaissé, puisqu’il n’apparaissait pas dans les livres… «Qu’un chèque ait été émis au Trésor cela est une affaire interne et ne regarde nullement votre Institution…»; «Je considère inutile de vous envoyer cette lettre à titre personnel et confidentiel, assuré à l’avance que vous ne saurez respecter ce caractère (…)»; «Je me permets de vous aviser que je considère l’incident clos.»

Elle ne l’était pourtant pas, puisque l’abbé Groulx et son groupe d’historiens, rompus à l’enquête dans le temps, vinrent à bout du mystère en recoupant indices et témoignages, et conclurent que l’affaire se résumait à une vengeance du premier ministre Maurice Duplessis à l’encontre de l’abbé Groulx.

Pourquoi cette vengeance? Pour une notice nécrologique sévère mais juste, rédigée à l’endroit de l’historien Thomas Chapais conservateur et bleu de la vieille école, qu‘avait écrite l‘abbé Groulx.

Mis au courant de «l’affreux contenu de l’article» puisque Duplessis ne lisait pas, et de la subvention accordée à l’Institut, le premier ministre se serait exclamé en plein Conseil des ministres, la face crispée d’indignation: «Écrire des choses comme ça, quand on tend la main…» et les augustes mains du premier ministre avaient déchiré le chèque no. 258793…

La revue d’Histoire de l’Amérique française existe toujours et elle fait autorité.

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