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Pierre Falardeau et… L’histoire d’une chemise

Par Production Accès

Pour le bénéfice des lecteurs qui n’étaient pas présents au Bas-Canada en 1837… nous allons tracer un portrait des événements qui s’y sont déroulés.

Il y a une effervescence, une agitation, une prise de conscience politique qui trouvent un exutoire dans les nombreuses assemblées publiques qui se tiennent partout dans ce qui est à l’époque le Bas-Canada, ancêtre du Québec contemporain.

Ces assemblées ont été rendues nécessaires par la suppression arbitraire de la session de la Chambre d’assemblée par lord Gosford, sous le fallacieux prétexte que la majorité des députés (francophones) refusaient de voter inconsidérément les subsides (budget) donc les avoirs d’un peuple, que le pouvoir minoritaire exécutif, non élu, voulait s’approprier à des fins personnelles pour leurs intérêts mercantiles.

Louis-Joseph Papineau (1786-1871) avocat, seigneur, chef du parti patriote et Orateur de la Chambre d’assemblée, exaspéré par trente ans de luttes parlementaires, d’affrontements stériles, malgré son influence prépondérante à certains moments alors qu’il réussissait à ce que Londres rappelle son Gouverneur, dégoûté du mépris et du mur d’indifférence de ces princes marchands, au détriment de la majorité de la population, produit un texte: les 92 Résolutions.

Celles-ci décrivent tous les griefs d’un peuple à l’égard de ses maîtres, dénonce la corruption érigée en système au profit d’une petite minorité non élue. Livre d’histoire avant la lettre, ce texte non seulement fait la somme des abus, mais dénonce tous les responsables et bien que réaffirmant sa loyauté de sujet anglais, Papineau met au défi et menace le pouvoir colonial, affirmant que si les Canadiens (Québécois de l’époque…) n’obtiennent pas justice, ils pourraient s’affranchir et se joindre aux États-Unis, «tant que durera notre liaison et comme alliée si la suite des temps amenait des relations nouvelles( … )», reconnaissant en cette jeune République, des institutions politiques propres à leur garantir la protection de leur nationalité de leurs droits.

Ce Manifeste, (pas celui du FLQ)… avait été dûment voté en 1834, et envoyé à Londres afin que l’on y répondre. Pendant tout l’été et l’automne 1837, lors de ces assemblées publiques les gens votent des propositions appuyant ces résolutions et ce malgré que Lord Gosford ait interdit toute manifestation publique, les anglophones ont aussi leurs manifestations (mais elles ne sont pas interdites…)

La situation s’envenime alors que les anglophones s’arment, font des parades militaires, provoquent, tant dans leur attitudes verbales que dans leurs journaux où un mouvement de haine jamais vu s’affiche ouvertement. Les patriotes vont alors dans un mouvement général de protestation, démissionner de leurs postes d’officier de milice et de justice préférant être réélus «par le peuple», les dénonciations débutent, suivi de quelques arrestations arbitraires, les patriotes se rebiffent et les magistrats venus les arrêter dans leurs campagnes se heurtent à leur vindicte «Que le déposant aurait entendu ceux de ces personnes dire en sa présence que s’il rejoignait le grand connétable il ne lui ferait pas de mal mais le mettrait tout nu et le ferait manger par les maringouins dans la montagne ( … ) »

Les patriotes organisent des charivaris alors qu’on coupe la queue des chevaux des loyalistes, on menace de les enterrer vivant ou de brûler leurs propriétés sans agir toutefois.

Finalement la réponse de Londres arrive (trois ans après sa prise de connaissance…): le conseil exécutif peut s’emparer des biens de toute la population canadienne, sans sa permission, ce sont les Résolutions Russell.

Papineau réagit et prône un nationalisme économique, personne au Bas-Canada n’achète plus de produits manufacturés britanniques, que ce soit des chemises, des gants, des bottes, du thé, du whisky.

On produit plutôt son cidre, les patriotes fabriquent leurs vêtements «en étoffe du pays» la gent féminine bas-canadienne accorde ses faveurs à ceux qui ont le cran de s’afficher ainsi.

Les anglophones ridiculisent les Canadiens, mais bientôt déchantent, leurs coffres sont vides, le socle de leur Dieu s’effrite, les assemblées se poursuivent, notamment celle dite des Six-Comtés à Saint-Charles, ou près de 5000 personnes y assistent, Papineau prône encore la négociation constitutionnelle (le beau risque…) tandis que Wolfred Nelson énonce son célèbre: «Eh moi je diffère d’opinion avec monsieur Papineau, il est temps de faire fondre nos cuillères pour en faire des balles»…

Les princes marchands n’en attendaient pas tant, sous leur pression lord Gosford émet vingt-six mandats d’arrestation contre les principaux chefs du parti patriote, presque tous des élus, (l’équivalent d’un conseil des ministres de notre époque) dont aucun n’avait encourager quelque violence que ce soit. Ces mandats sont trompeurs, car les extrémistes anglophones veulent tuer Papineau qui n’a d’autres choix que de s’enfuir loin de Montréal où l’on a déjà attenté à sa vie. Il s’enfuit tout comme les autres chefs dans les campagnes, où on les protègera. Papineau est présent à Saint-Denis auprès de Wolfred Nelson avant l’engagement, mais on le presse de s’éloigner, résigné il se rendra aux États-Unis et avec l’aide de l’historien américain George Bancroft (ils sont partout ceux-là…) sollicitera l’aide du président américain Martin Van Buren «pour des armes à des hommes qui en feraient bon usage».

Refus poli, et traité de neutralité. Pendant ce temps-là les patriotes sont victorieux à Saint-Denis puis battus à Saint-Charles, morts, blessés, exactions, représailles, arrestations, il y a guerre civile.

Les patriotes se replient à Saint-Eustache. Ils sont quelques centaines, parfois mille, dans l’attente des troupes anglaises, ils ont désarmé les loyalistes de leur région pour ne pas que ceux-ci s’allient aux troupes anglaises, leur chef est le médecin Jean-Olivier Chénier, ce sont des paysans et non des révolutionnaires, illettrés pour la plupart, ils mettent leur confiance dans les réformistes que sont leurs chefs, qui sont notaires, médecins, avocats, ou grands marchands. On leur lit les journaux aux sorties des messes; s’ils ne comprennent pas tous les enjeux ils en saisissent l’essentiel, ils sont tout à la fois braves et inquiets comme dans toute guerre, mais ils ne sont pas une armée et ce qui les attend est impressionnant: Sir John Colborne fait sensation en conduisant personnellement les troupes jusqu’à Saint-Eustache. Il a pour aides de camp ses deux fils. Lorsqu’il quitte Montréal avec son état-major, il est accompagné des hommes de la Royal Montreal cavalry.

Leur itinéraire insolite a été tracé par le supérieur des Sulpiciens Joseph-Vincent Quiblier qui lui a montré comment se rendre à Saint-Eustache sans encombre en évitant la route que les patriotes croient que les troupes emprunteraient. Le convoi militaire comprend 1289 réguliers, 220 volontaires bien armés, avec force canons et munitions.

Lorsque l’armée anglaise affrontera les patriotes ceux-ci ne sont plus que deux cents, ils ne sont pas tous armés et ceux qui ont des fusils on peu ou pas de munitions, mais ils combattront, plusieurs avec des faulx.

Chénier leur dit «**Soyez tranquilles; il y en aura de tués, et vous prendrez leurs fusils**»… «**Si je suis tué, j’en tuerai plusieurs avant de mourir**»…

Le combat durera quatre heures, réfugiés dans l’église de Saint-Eustache bombardé par le canon dont on peut encore de nos jours en voir les traces, dans cette Église qui symboliquement les avait répudiés et qui deviendra leur tombeau, les hommes de Chénier périront brûlés dans son incendie ou en s’enfuyant, comme Chénier qui bondit par une fenêtre et qui est abattu de deux balles.

Un officier anglais s’approche de lui car il veut savoir; il soulève le col de sa chemise l’inspecte attentivement, il n’y a pas de marque de fabrication anglaise. Chénier le premier à porter l’étoffe du pays dans le comté des Deux-Montagnes est mort avec son vêtement pour drapeau.

Tout comme Chénier, Pierre Falardeau (1946-2009), anthropologue, auteur, pamphlétaire et cinéaste, n’a jamais retourné sa veste.

Il neige.

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