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Crise des opioïdes : Un enjeu de santé et non de justice

Par Ève Ménard

Ève Ménard – Alors que les surdoses mortelles dûes à la consommation de drogues sont en hausse dans plusieurs régions du pays, la décriminalisation des drogues dures revient au cœur du débat comme pouvant être une piste de solution pour remédier à cette crise des opioïdes aggravée par la pandémie actuelle.

La Dre Theresa Tam, administratrice en chef de la Santé publique du Canada, a elle-même récemment invoqué la possibilité d’une telle réflexion. Or, pour le docteur Jean Robert, spécialiste en microbiologie-infectiologie et en santé communautaire, ce débat ne sert que de « dérive » au réel problème et accentue la réalité qu’il déplore, soit celle d’aborder cette crise comme un enjeu de justice et non de santé.

« C’est facile de contrôler les drogues parce que c’est dans une fiole, c’est de la poudre, c’est une pilule. Mais le problème, ce n’est pas la substance parce que l’héroïne en poudre sur le coin de la table, elle ne tue personne. Ce qui en fait la nocivité, c’est le fait que la personne en prend pour soulager sa souffrance interne. » Pour le fondateur du Centre Side Amitié situé à Saint-Jérôme, l’enjeu n’a donc rien à voir avec les lois, alors qu’il s’agit avant tout d’un problème de santé. « Tout le débat entourant la décriminalisation des drogues dures, c’est une dérive comme le système est habitué de le faire », dénonce le docteur Robert. Alors que devrait-on faire différemment?

La Covid-19, révélatrice d’un système défaillant

Le docteur déplore dans un premier temps l’attitude dévalorisante envers les personnes aux prises avec des problèmes de consommation et l’humiliation que ressent globalement la population vis-à-vis de ces individus. Les consommateurs de la rue confient à Jean Robert qu’ils se sentent comme « des déchets de la société ». Il s’agit d’une mentalité qui dure depuis longtemps, mais qui fut encore plus mise en lumière par la Covid-19, par exemple à travers la fermeture de centres de thérapie ou encore l’absence de matériel de protection comme les masques pour ces gens de la rue.

Les services étaient donc réduits alors qu’en contraste, tous les éléments étaient présents pour positionner les consommateurs dans une position encore plus vulnérable: « Les frontières se ferment, ils n’ont plus de drogue et consomment n’importe quoi pour soulager leur douleur intérieur », explique notamment Jean Robert. « La Covid-19 a fait doubler le prix des substances sur le marché noir alors ça prend deux fois plus de sous pour les acheter. Et pour payer ça, tu dois toi-même en vendre plus, tu vas faire de la prostitution. » Selon le docteur, la société, loin de s’être adaptée aux besoins et à la réalité, a même nui aux consommateurs de la rue, révélant du même coup la méchanceté du système. « Mais les gens n’ont pas ça sur la conscience », déplore-t-il. D’ailleurs, Jean Robert affirme que la société « assassine socialement » ces individus puisqu’elle ne les considère pas comme des personnes à part entière faisant partie de la collectivité, d’où son incapacité à se sentir interpellée par ces surdoses mortelles.

« Nous arrivons en retard »

Pour le spécialiste en santé communautaire, il s’agirait surtout d’éliminer la lourde bureaucratie au sein des services et d’humaniser la démarche. « L’approche, ce n’est pas seulement d’avoir une bâtisse et une pancarte à la porte, c’est l’accueil. […] Ils doivent venir à nous », affirme celui que priorise aussi une approche axée sur l’écoute. Jean Robert indique que dans le meilleur des cas, il aurait fallu s’occuper de ces personnes quand ils étaient jeunes, c’est-à-dire lorsque les souffrances ont débuté. « La première substance est passée et ça leur a fait du bien. C’est comme ça qu’ils se soignent parce qu’on ne s’est pas occupé d’eux. »

L’approche généralisée a souvent tendance à croire qu’ils ne doivent qu’arrêter de consommer pour aller mieux, mais le docteur rappelle qu’à un moment ou un autre, ils ont tous essayé d’arrêter, mais que chaque fois, la souffrance revenait, et alors la substance aussi. « Nous arrivons en retard », déplore-t-il.

Répondre aux besoins

Or, une fois que la substance est inscrite dans le quotidien des consommateurs, il y a aussi des moyens de les protéger des surdoses et de les guider. En septembre 2017, une patiente du Centre Sida Amitié est arrivée en colère, elle qui venait de perdre en peu de temps, huit de ses amis en raison de surdoses. « Qu’est-ce qu’ils mettent dans notre dope pour que ça nous tue? », avait-elle demandé à Jean Robert. Depuis, ce dernier a lancé un programme de vigie toxicologique communautaire et chaque année, ce sont des milliers de tests d’urine anonymes qui sont réalisés au Centre Sida Amitié afin que les consommateurs sachent ce qu’ils consomment. « Ils ne veulent pas mourir, ils veulent juste ne pas souffrir. »

Pour le docteur, il s’agit surtout de recentrer le discours sur la personne et non sur les lois et la justice, ainsi que de mettre l’emphase sur les besoins des consommateurs au lieu de critiquer et de juger leurs actions qui prennent leurs racines avant tout dans une souffrance à laquelle il faudrait s’attarder davantage.

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