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Délicieux plaisir

Par stephane-desjardins

Délice Paloma

Un plaisir rare que ce Délice Paloma, de Nadir Moknèche. Un film à cheval entre le conte et le documentaire, où l’on découvre un pays qu’on connaît très mal. Grâce à une histoire qui se situe en terre arabe, mais qui se veut universelle.

Le film commence sur la sortie de prison de Madame Aldjéria (Biyouna), une ex-pute quinquagénaire qui a monté une PME spécialisée dans «l’aide à son prochain.» Madame Aldjéria se qualifie d’ailleurs de «bienfaitrice nationale». Et ce n’est presque pas une exagération! Constamment sur une affaire, le personnage use de ses contacts et, surtout, de certaines ruses pour mener à bien les dossiers qu’on lui soumet… contre rémunération, bien sûr! Comme ce commerçant qui veut ravir le marché d’une crémerie située de l’autre côté de la rue. Ou cette femme qui désire coincer son mari infidèle pour reprendre le cinéma Alhambra, qu’elle a hérité d’un oncle. Certains ont un motif douteux. Pour d’autres, c’est parfaitement légitime. «Vous savez, le code de la famille algérien ne nous avantage pas du tout, nous les femmes» commente Madame Aldjéria, com-me pour justifier le procédé malhonnête qui permettra à sa cliente de récupérer son commerce. Et nous voilà dans cette zone grise permettant tous les trafics d’influences propres aux pays «en développement». «Mais qui nous aime, nous, les Algériens?», s’exclame un portier. Ces phrases toutes simples, qui se multiplient dans le film, illustrent les réalités multiples d’un pays et d’une société en profonde mutation. Un regard, celui du mari, pressé de voir sa femme voilée revenir vers la voiture familiale, en dit long sur le grand retour vers les valeurs conservatrices qui balaie actuellement les pays Arabes. Car Madame Aldjéria décou-vre, à sa sortie de prison, un pays qui se transforme radicalement. Frappée par la nostalgie, elle raconte son histoire. C’est cette histoire que l’on découvre, sous forme de flashbacks souvent sympathiques, parfois rigolos ou dramatiques. On se prend à embarquer rapidement dans ce récit, rien que pour connaître le destin des principaux personnages. Madame Aldjéria (Nadia Kaci) réalisera-t-elle son rêve de refaire sa vie à la tête d’un spa, un véritable trésor national, les termes de Caracalla, un endroit mythique de son enfance? Schéhérazade refera-t-elle sa vie comme elle l’entend? Son fils Riyad (Daniel Lundh) ira-t-il retrouver son père reparti en Italie? Rachida (Aylin Prandi), qui a le surnom de Paloma (d’où le titre du film, qui fait le clin d’œil à un vieux tube qui a beaucoup marché en Algérie) réussira-t-elle la mission que lui a confiée sa patronne, et à quel prix? Le film s’apprécie aussi pour le jeu sans faille et fascinant de la tête d’affiche, Biyouna, icône de la télé algérienne. Cette dernière incarne un personnage complexe avec un réel plaisir. Mère dominante, femme d’affaires rusée, petite reine d’un royaume amoché, elle s’est peut-être attaquée un projet trop grand pour elle. À travers ses pérégrinations, on découvre une Algérie livrée à la corruption, aux influences islamistes ou occidentales, où les gens doivent trimer dur pour survivre. Mais le réalisateur n’aborde jamais la politique, si ce n’est pas la bande. Il se limite à raconter une bonne histoire et laisse les personnages se débrouiller avec leurs zones d’ombre, qu’ils traînent parfois toute leur vie.

En somme, Madame Aldjéria et sa bande sont dans une quête permanente du bonheur. Mais ce dernier se trouve peut-être ailleurs qu’à l’endroit où ils croient le trouver.

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