L’enfant de lumière

L’enfant de lumière
Thomas Gallenne
Actualité

Ça s’est passé un vendredi 13. Un vendredi soir comme les autres. Après la semaine de boulot, Zef, Amélie, Romain, Loïc, Chloé savouraient cette douceur automnale, assis à la terrasse du petit café qu’ils ont l’habitude de prendre d’assaut. L’occasion? Aucune. Simple. Celle de se réunir entre amis, se raconter ses petites anecdotes qui ont ponctué notre semaine, partager cette nouvelle sur untel qui va se marier, un autre qui rêve peut-être de fonder une famille.

Une première détonation retentit en arrière-fond, sourde, à peine audible, écrasée par la clameur qui décolle d’un Stade de France plein à craquer de ses  80 000 spectateurs. Il est 21 h 16. Suivront deux autres explosions. Des ceintures explosives collées à une peau qui transpire. Une sueur froide, mélange d’exaltation, de peur et d’adrénaline.

Je l’ai vu se construire le Stade de France, à Saint-Denis, au nord de Paris. J’ai même participé comme stagiaire en urbanisme, aux études préliminaires entourant ce grand chantier qui a débuté en 1995. C’était il y a 20 ans. Je venais de terminer mon  service militaire, juste avant le 14 juillet. La liberté avant de reprendre ma dernière année d’université. Un été rempli de  promesses. Un voyage initiatique dans les Vosges et en Alsace qui me marquera à jamais. Dormir sous les étoiles.

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Le 25 juillet 1995, vers 17 h, une bombe artisanale explose dans une voiture du RER B à Saint-Michel. Une ligne que j’empruntais quasi quotidiennement, comme des millions d’usagers chaque année.

En septembre, je décrochais une job comme vendeur dans une grande surface d’articles de sport en plein cœur de Paris. J’ai continué de prendre les transports en commun, de marcher dans les rues, d’aller acheter mon sandwich le midi. On continuait de vivre, parce que c’est comme ça. La vie continuait, à la différence qu’on croisait désormais les militaires avec leur fusil d’assaut, le FAMAS, dans les couloirs du métro, dans les halls de gare et dans les principaux espaces publics. Et les poubelles consistaient dorénavant en un sac de plastique translucide, afin que s’y trouvent des trognons de pomme et non des bombes artisanales prêtes à vous déchiqueter en mille morceaux.

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« C’est quand même chouette ces terrasses sur le trottoir, au bord de la rue, avec tous ces gens. C’est vivant… Ça me manque! », m’a lancé mon frère en juin dernier alors que nous filions à travers les rues de Paris, entre la Place de la République et la Bastille. Je me suis un peu perdu dans ces rues que je n’avais pas serpenté depuis des années. Mais qu’importe; de regarder les gens aux terrasses, dans la rue, l’animation, cela faisait partie du plaisir. Du plaisir de profiter de la vie, de revoir les amis, d’aller prendre un verre dans un café. De nous rappeler nos bons souvenirs.

C’est ce que nous avons fait en juin. Il y avait nos potes d’il y a 20 ans, ma cousine, mon frère et moi. À la terrasse d’un pub écossais, près du métro Saint-Paul.

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Les clients de brasseries, cafés et autres restos ont eu moins de chance, tombant sous les balles des Kalachnikov. Et que dire des centaines de personnes prises au piège dans la salle de concert du Bataclan… Scènes d’effroi à faire glacer le sang.

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« Vous êtes corrects, Valéria et toi? »

« Oui. Mais on est secoués », me répond Manu qui vit à quelques minutes du resto Le Petit Cambodge, une autre place qui a été arrosée de haine.

« Et toi, ma sœur, toute la famille va bien? »

« Oui ça va, on est en chemin pour fêter l’anniversaire de la petite Nour. »

Nour est née d’une maman française et d’un père tunisien. Elle a les yeux noirs comme la nuit et un sourire rayonnant comme la lune. Et les cheveux bouclés couleur de miel et d’ambre. C’est une enfant de l’amour qui a quoi, cinq ans?

Comme des milliers d’enfants métissés, comme les miens, elle incarne le pont, le lien. Entre les Hommes. Entre les cultures. Elle ne connaît pas la haine. Quand elle me voit, elle me saute dans les bras pour me couvrir de bisous. Nour en arabe signifie  «lumière».

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