LE FLÉAU DU SALAIRE MINIMUM

LE FLÉAU DU SALAIRE MINIMUM
Économie

Léo-Paul Lauzon, professeur au département des sciences comptables et titulaire de la Chaire d’études socio-économiques de l’Université du Québec à Montréal

Je le répète, d’un strict point de vue économique, la hausse du salaire minimum et des salaires en général a un effet bénéfique sur la création et la répartition équitable de la richesse comme en font foi les résultats probants obtenus dans les pays de l’Europe du Nord qui sont, tel que vu dans mon précédent article, les plus compétitifs de la planète et ce même s’ils sont «affligés» de gros États interventionnistes, de gros impôts et de gros syndicats. Ainsi, si on augmente le salaire des gens disons de 16 000$ à 30 000$ l’an, cela va stimuler grandement la consommation car ces individus dépensent la majorité de leurs revenus contrairement aux nantis, ce qui accroîtra les profits des entreprises et les revenus de l’État, car ces travailleurs paieront des impôts et les gouvernements épargneront en termes de paiement au niveau de la sécurité du revenu durant leurs années de travail actif et à leur retraite. Sans oublier que cela encouragera les gens à travailler, à être plus motivés et de ce fait, à être plus productifs. De plus, de bas salaires dignes de l’esclavagisme augmentent le travail au noir et la criminalité, comme c’est le cas aux États-Unis, le pays à la fois le plus inégalitaire et le plus criminalisé de la planète comme le laisse voir un rapport de l’OCDE publié dans **Le Devoir** du 29 octobre 1995 et intitulé: «Le fossé se creuse entre riches et pauvres. Les pays scandinaves sont les plus égalitaires; les États-Unis, les plus inégalitaires». Aux États-Unis, avec un ronflant produit intérieur brut et avec sa tonitruante richesse, «6,6 millions d’Américains sont soumis à la justice pénale» que titrait le **Journal de Montréal** du 27 août 2002, et «Mortalité infantile: les États-Unis dans le peloton de queue des pays développés», titre de l’article du 10 mai 2006 paru dans le même quotidien et enfin, «États-Unis: Pauvreté en hausse», publié dans le **Journal de Montréal** du 25 février 2006 et qui signalait que: «7 millions de plus de pauvres, soit une hausse de 23%. Depuis l’élection de George W. Bush en 2000, le nombre de pauvres est passé de 30 à 37 millions en 2004». Toute cette merde dans un pays immensément riche avec de très bas salaires minimaux et qui, en plus, se permet de donner des leçons de démocratie aux autres et même d’envahir militairement des pays en son nom.

Des salaires de famine conjugués avec une absence de services sociaux publics universels représentent tout simplement l’enfer pour la majorité, exactement comme aux States, pays qui nous est trop souvent servi en exemple à suivre par les affairistes, leurs politiciens et leurs porte-queues comme Alain Dubuc de la grosse **Presse** à **Power**, qui a fait récemment l’éloge de leur richesse dans son dernier pamphlet. Vous voulez une autre preuve que salaires plus élevés riment avec croissance économique? Que dites-vous du titre de cet article de **La Presse** du 14 février 2006 intitulé «L’économie japonaise surpasse celle des États-Unis et de l’Europe» et dans lequel on dit que: «La baisse du chômage ainsi que des salaires plus élevés accompagnés d’une augmentation des dépenses des ménages ont incité les économistes à plus que doubler leurs prévisions touchant le PIB au cours du dernier mois». Au Japon, hausse des salaires cohabite avec diminution du chômage.

Dans le monde néolibéral enchanté de la suave Nathalie Elgrably, journaliste au **Journal de Montréal** ayant écrit un article sur l’«inefficacité économique» de la hausse du salaire minimum, et de ses pareils qui pensent qu’il ne devrait pas avoir de minimum au salaire, le jeune employé commencerait à un salaire très minimal afin d’avoir la chance «inouïe» de se voir octroyer une job par un employeur débonnaire. Faut considérer cette étape comme un investissement réalisé par le travailleur, comme madame Elgrably l’a dit le plus sérieusement du monde. Puis, une fois que ce travailleur isolé non syndiqué aura acquis de l’expérience, il sera en mesure d’aller négocier seul comme un grand garçon son augmentation de salaire avec les dirigeants d’entreprises multinationales multimilliardaires comme Wal-Mart, Burger King et Esso. Là, la madame postule qu’il y a présence d’un juste rapport de force entre le caissier non syndiqué et le président de la Royal Bank of Canada. Il y a juste un petit hic dans la patente à gosses de la madame: Des transnationales comme Shell et Mc Donalds continuent de verser des salaires ridicules à leurs employés expérimentés et ce faisant elles dictent en plus les salaires qui seront versés par les autres entreprises de petite et de moyenne envergure. Ces grosses entreprises exercent un effet d’entraînement à la baisse des salaires.

Madame Elgrably, et d’autres comme elle, affirment que si les salaires versés sont si bas, c’est que les travailleurs ont peu de scolarisation. Que dire du titre explicite de ces deux articles du **Journal de Montréal** du 13 août 2005: «Des jeunes plus scolarisés, mais moins riches. Moins payés que leurs parents il y a 30 ans!» et du **Devoir** du 8 avril 2006: «Un travailleur sur cinq est surqualifié au Canada». Même si les jeunes sont aujourd’hui plus scolarisés, dans un article de **La Presse** du 27 janvier 2005, Statistique Canada nous dit que: «Le salaire des jeunes travailleurs a reculé de 15% en 20 ans». Et, je suppose que, si «Un travailleur sur six reçoit un salaire au seuil de la pauvreté», titre de l’article de **La Presse** du 7 mai 2005, ce travailleur sur six est non scolarisé et n’a aucune expérience! Ça fait ben du monde à messe, madame. Enfin, que dire du titre de cet article du Devoir du 2 mai 2006: «40% des travailleurs montréalais gagnent moins de 20 000$». Ça madame, c’est le lot du million de travailleurs atypiques au Québec qui souvent sont très scolarisés, surqualifiés et qui jouissent de nombreuses années d’expérience comme dans le cas des journalistes pigistes, des artistes et des travailleurs dans le domaine du commerce au détail, des banques et des stations-service d’Esso, de Shell et d’Ultramar.

Prétendre vouloir l’abolition de la loi sur le salaire minimum au nom du mieux-être des travailleurs relève du mépris le plus écœurant affiché envers les plus vulnérables de la société et surtout les femmes qui représentent 70% des employés au salaire minimum. «En 2003 au Canada, le salaire minimum est affaire de femmes», tel était le titre de l’article du Devoir du 27 mars 2004 qui rendait compte d’une étude de Statistique Canada qui disait entre autres choses que plusieurs employés travaillaient à un salaire inférieur à celui fixé par les provinces». C’est-à-dire qu’ils travaillaient pour moins que le salaire minimum!

Et le mot de la fin, mes amis, revient à monseigneur Jean-Claude Turcotte qui, dans sa chronique hebdomadaire du 7 mai 2006 publiée dans le **Journal de Montréal** et intitulée: «Le bien commun notre plus grande richesse» a formulé les remarquables et très touchants commentaires suivants: «La juste répartition des biens et de la propriété entre les humains ne saurait se faire uniquement à partir des droits individuels… Il faut bien voir que le monde de libre marché laisse libre cours à la brutalité économique et financière des plus forts. Même l’action des gouvernements doit souvent se plier dans la direction indiquée par les grands de l’économie… La frénésie du profit à tout prix a des conséquences désastreuses en ce qui regarde les conditions de travail et les programmes sociaux… Le «dieu Marché» ne donne jamais. Il exige sans fin, touchant en particulier les plus vulnérables de notre collectivité… Jean-Paul II a réaffirmé que la propriété privée est subordonnée, en droit, à la solidarité et reste ainsi toujours grevée d’une «hypothèque sociale». Je termine en vous disant, tout simplement, merci monseigneur Turcotte.

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