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La roulette russe

Par Josée Pilotte

Êtes-vous comme des milliers de personnes qui chaque matin écoutent Paul Arcand au 98,5? Êtes-vous comme moi qui apprécie son franc-parler, ses questions sans détour, ses collaborateurs et chroniqueurs aux opinions qui suscitent la réflexion? Le 98,5 est pour moi le «easy listening» du matin, une information directe, ponctuée, rythmée, qui complète à merveille l’information de fond de Radio Can’.

Comme moi, j’imagine que vous écoutez les propos de Doc Laberge, une dame charmante qu’on aimerait presque tous avoir comme mère. Elle vulgarise très bien nos petits et grands bobos. Toujours est-il que la docteure parlait cette semaine du fait qu’il ne faut pas s’illusionner: ce n’est pas parce que vous avez un cancer que vous n’avez pas le droit… d’en avoir un deuxième…. Ooookay?!

Elle racontait l’histoire d’un patient suivi dans le cadre d’un protocole de recherche pour son cancer de la prostate. Le pauvre homme est finalement décédé d’un cancer fulgurant… à l’intestin. Bon. C’est pas des farces: à l’écouter j’en avais presque mal à… ma prostate!!!

Je sais bien que vous n’êtes pas tous comme moi, une hypocondriaque finie qui à la seule vue d’une blouse blanche perd connaissance. Mais bon, vous conviendrez avec moi qu’il y a quand même de quoi se péter une crise d’urticaire à «écouter» toutes ces maladies, ces diagnostics tous aussi épeurants les uns que les autres.

Franchement, il n’y a pas une journée sans que je ne reçoive un communiqué sur le cancer du sein, sur le cancer de la prostate, du poumon, le dépistage du cancer du colon, des maladies du cœur, du VIH/sida, de la leucemie, de la dépression, du «burn out», de la dysfonction érectile, de l’infertilité, et les pieds et la tête allouette… Y’a pas une journée où je me dis pas: «Cou’donc chus-tu malade?!!»
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Nous sommes devenus tous des encyclopédies médicales, des recueils de statistiques sur le taux de mortalité, des analyses des courbes de décès liés à…

Too mush information for me. Tout nous rappelle qu’on est à un doigt de la mort. Tout nous rappelle que nous sommes les prochains, que nous ferons partie de la statistique qui dit que quatre Canadiens sur cinq auront un jour un cancer.

Mais oui, je sais qu’il vaut mieux être un peuple informé; pourtant dans le cas de cette «sur-information médicale» ne sommes-nous pas un peuple plus anxieux? Moi personnellement j’aime mieux en savoir moins; remarquez que j’ai des amis qui détiennent une pharmacie ambulante dans leurs sacoches, qui passeraient un scan toutes les semaines, pour savoir…

Ces mêmes personnes ont gobé tout ce que la médecine veut bien leur faire avaler. Tout, je vous dis: du latin des noms des maladies savantes jusqu’au bleu et au rose des pilules eni-vrantes. Oui, une belle gang. Plus informée certes, mais ô combien plus endormie aussi…

Justement. Ma belle-mère était en visite chez son médecin la semaine dernière. Elle lui racontait qu’elle avait des hauts et des bas suite au décès subit de son mari, qu’elle trouvait difficile d’être seule. Surtout aux heures de repas. Qu’elle le revoit toujours arriver les bras chargés de paquets. Qu’elle sent son odeur, sa présence, même après trois longs mois d’absence. Elle dit tout ça à son docteur, fière d’avoir enfin réussi à ne pas verser une seule larme depuis quatre jours: «Imaginez docteur quatre jours sans pleurer, après cinquante ans de mariage, j’me trouve pas mal bonne…» La réponse tombe comme une sentence lourde et plate:
«Mis à part vos quatre jours ma petite dame, vous pleurez chaque jour? Saviez-vous que dans les années ‘80 les spécialistes considéraient qu’il fallait un an pour se relever d’un deuil? Que dans les années ‘90, il fallait six mois et qu’ aujourd’hui il en faut trois, trois mois pas plus…»

Il jette un coup d’œil à son pad de prescription, puis son regard revient à ma belle mère: «J’vous regarde là, vous me semblez limite»…

C’est bien beau de savoir qu’on est peut-être malade parce qu’on vit pas son deuil comme en 1990, pis qu’on n’arrive pas à le faire «fitter» dans les nouveaux délais officiels.

C’est bien beau de connaître tous les symptômes et syndromes du lexique médical.

C’est bien beau d’être le bon citoyen, travailleur, payeur d’impôts; c’est bien beau la grosse cabane, le 1,5 enfant, les voyages au Club Med, la carte gold: continue mon beau tu y es presque, tu vas l’avoir ta liberté 55, pis si tu manques de souffle ben va voir ton pusher, le docteur.

Let’s go, continue, produit, consomme, gobe. Pis bande. Surtout bande. Pour ça y’a la p’tite bleue. Parce que si t’es chanceux, y reste de la place à la clinique médicale sans rendez-vous près de chez vous.
***

Et. Y’a ma belle-mère qui dit à son médecin:
«Savez-vous quoi, doc’? J’pense que je vais pleurer encore un ti-peu…»

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