(Photo : Mike Dembeck)
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Aider les animaux à trouver leur chemin

Par Marie-Catherine Goudreau

J’arrive un peu en avance à Prévost pour mon rendez-vous avec Marie-Lyne Després-Einspenner, directrice d’Éco-corridors laurentiens. Mais ça ne me dérange pas d’attendre. Je profite du soleil qui fait fondre la neige tranquillement sous mes pieds. Autour de moi, des montagnes et des falaises impressionnantes.

C’est la fin mars, et le printemps est presque arrivé. On peut déjà entendre la nature qui se réveille lentement, mais sûrement. Lorsque Marie-Lyne arrive, je lui demande si elle veut aller marcher dans les sentiers. Même si aucune de nous n’est habillée pour une randonnée, on commence à explorer la Réserve naturelle Alfred-Kelly.

Alors que nous marchons parmi les grands arbres, Marie-Lyne s’exclame : « Regarde, des traces d’animaux ! » On ne sait pas à qui elles appartiennent, mais très bientôt, des castors, des faucons, des lièvres et même des orignaux partageront avec nous les sentiers de la réserve. Ici, nous sommes au cœur d’un noyau de conservation. Les animaux y viennent pour trouver refuge, se reproduire et se nourrir.

Les falaises de la Réserve naturelle Alfred-Kelly. (Photo : Marie-Catherine Goudreau)

La Réserve naturelle Alfred-Kelly est l’un des quelques espaces protégés des Laurentides. Le prochain noyau de conservation le plus proche se trouve à 20 kilomètres de là, à Saint-Hippolyte. Les animaux doivent parcourir toute cette distance pour passer d’un habitat à un autre. Leur périple est d’autant plus difficile s’il y a des maisons et des routes qui fragmentent le chemin.

C’est pourquoi l’organisme Éco-corridors laurentiens travaille à relier les noyaux de conservation par des corridors écologiques. De la même façon qu’on utilise les autoroutes pour se déplacer d’une ville à l’autre, ou de notre travail à notre maison, les animaux utilisent ces corridors pour se déplacer d’un habitat naturel à l’autre.

Quand on détruit une forêt pour y construire un nouveau développement, c’est comme s’il y avait un accident majeur sur l’une de nos routes. Parfois, un accident entraîne la fermeture de l’autoroute, obligeant les gens à trouver un autre moyen de rentrer chez eux. Pour les animaux, non seulement leurs déplacements sont perturbés, mais ils perdent des territoires essentiels à leur survie.

Depuis 2011, Éco-corridors laurentiens mobilise les municipalités, les MRC et les citoyens, et les sensibilisent pour protéger les forêts et limiter la fragmentation des habitats. Tout cela fait partie d’un projet à long terme qui vise à relier toute la région des Laurentides par des corridors. « C’est un grand territoire. Notre rôle est d’établir des dialogues et de travailler en collaboration avec les différents acteurs de la région », explique Marie-Lyne. Avec le développement croissant dans la région, la conservation de ces corridors est plus importante que jamais, dit-elle.

Des lieux stratégiques

En vert foncé, les zones de conservation, puis en vert pâle, les corridors écologiques. C’est l’objectif que souhaite atteindre Éco-corridors laurentiens. Crédit : Éco-corridors laurentiens

Pour établir où doivent se trouver les corridors et les noyaux, Éco-corridors a analysé les besoins d’animaux comme les loups, les oiseaux forestiers, les martres d’Amérique, les grenouilles des bois, les cerfs de Virginie et les orignaux.

L’organisme utilise des données géographiques et des cartes du paysage pour déterminer ces lieux, explique Marie-Lyne Després-Einspenner. Par exemple, ils définissent ce qui constitue un habitat idéal dans la région pour le loup, puis un logiciel « identifiera les forêts et les noyaux, puis trouvera les corridors qui traversent la forêt », précise-t-elle.

« Parfois, lorsqu’il y a un nouveau développement, certains animaux comme les loups ou les cerfs s’y rendent pour trouver de la nourriture, car c’était un ancien habitat pour eux », explique-t-elle. Cela est dangereux, tant pour les résidents que pour les animaux eux-mêmes. 

En ce moment, Éco-corridors se concentre surtout à acquérir des terrains près du Parc national du Mont-Tremblant. « On veut créer une zone tampon près du parc, pour qu’il n’y ait pas que des zones développées autour. On a observé des animaux comme les loups qui vivent dans le parc et qui en sortent. Il est donc important de protéger les corridors », explique Marie-Lyne.

Éco-corridors travaille aussi en étroite collaboration avec Conservation de la Nature Canada. Cet organisme se concentre surtout sur l’acquisition de milieux naturels pour protéger la faune et la flore qui se trouvent sur ces sites.

Marie-Lyne Després-Einspenner est directrice d’Éco-corridors Laurentiens. Photo : Marie-Catherine Goudreau

Limiter la fragmentation des habitats

Dans les Laurentides, le développement immobilier est la question la plus préoccupante à court terme. « Depuis le début de la pandémie, beaucoup de gens viennent vivre ici, et les villes se développent très vite. Nous sommes dans un momentum. Notre travail consiste à protéger ce qui reste », soutient la directrice d’Éco-corridors.

Dans le nord des Laurentides, Éco-corridors se concentre surtout à freiner la fragmentation des habitats, tandis que dans le sud, où c’est plus développé, l’organisme travaille plutôt à augmenter la connectivité.

Selon Dominique Berteaux, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la bio-diversité nordique, l’un des plus grands défis de la création des corridors est la modification des habitats par les humains. « Nous faisons beaucoup de changements dans la nature avec les routes, l’urbanisation, et cela fragmente le territoire et rend plus difficile l’adaptation des espèces », dit M. Berteaux.

« Est-ce qu’on veut avoir un environnement sain ? », demande M. Berteaux. « Souvent, la détérioration des habitats se fait plus vite que la conservation, et c’est un problème. »

Il existe trois types de corridors

Le corridor pas à pas : plusieurs petits habitats connectés par une zone tampon

Le corridor d’habitats : long et large segment de terrains continu bordé d’une zone tampon

Le corridor en mosaïque : un long corridor continu composé de différents habitats, sans zone tampon. Certains de ces habitats peuvent être entretenus par l’humain, tels que des champs cultivés.

Quand les changements climatiques compliquent le voyage

Les changements climatiques ont aussi des impacts sur de nombreuses espèces animales. Avec la hausse des températures, les espèces ont tendance à s’installer dans les endroits avec un climat auquel elles se sont adaptées. « Lorsque le climat change, on observe que la répartition des espèces va également changer », explique le chercheur Dominique Berteaux.

« L’un des principaux effets des changements climatiques est que les animaux doivent se déplacer. Parfois, ce n’est pas possible à cause d’obstacles comme des routes ou des aménagements. Les corridors écologiques peuvent donc les aider à se déplacer. Ils permettent à la nature de s’adapter aux changements climatiques », explique M. Berteaux.

Dans un contexte où le développement immobilier est très présent, les changements climatiques auront des conséquences plus graves si l’habitat des espèces est fragmenté. Les corridors écologiques peuvent donc aider à la connectivité des habitats.

Selon Marie-Lyne Després-Einspenner, les écosystèmes ont tendance à être plus résilients lorsqu’ils sont maintenus dans des zones continues ou reliées par des corridors naturels.

Quand la population d’une espèce est concentrée dans un endroit, et qu’il n’y a pas d’échanges avec d’autres milieux, le bassin génétique devient limité. Connecter les habitats ensemble permet donc d’augmenter la diversité génétique.

Impliquer les villes

La MRC des Pays-d’en-Haut élabore actuellement son plan de conservation des milieux humides pour l’ensemble de son territoire.

« On a intégré les corridors écologiques et leur interconnexion dans ce plan. […] Par exemple, on veut relier les terrains publics déjà protégés aux zones humides, qui peuvent servir de refuge. C’est une nouvelle façon de voir notre territoire », explique Joël Badertscher, directeur du Service de l’environnement et de l’aménagement du territoire à la MRC.

«Souvent, la détérioration des habitats se fait plus vite que la conservation, et c’est un problème. »– Dominique Berteaux, professeur et chercheur en biodiversité

En même temps, la MRC travaille aussi sur son nouveau schéma d’aménagement. « Ça tombe à point », dit M. Badertscher. Selon lui, la protection des territoires naturels a aussi ses avantages pour la population, car ils peuvent être utilisés pour des activités récréotouristiques.

La MRC veut notamment encourager un développement plus dense, près des routes existantes. « Une bonne chose est aussi d’encourager les terrains plus grands pour les nouvelles constructions. Certaines villes ont déjà mis en place des lignes directrices à ce sujet », ajoute M. Badertscher.

Plus tard cette année, Éco-corridors laurentiens lancera « Municipalités éco-connectées », un programme de certification pour les municipalités de la région.

Les citoyens jouent un rôle clé

Certains citoyens de la région s’adressent même à Éco-corridors pour protéger une partie de leur terrain, dans le but de laisser un héritage pour les générations futures. L’organisme aide les personnes intéressées dans les procédures assez complexes.

Denis Piché, un résident des Laurentides, a travaillé avec sa famille pour faire don d’un terrain au lac Nantel à Saint-Faustin–Lac-Carré (Mont-Blanc). Ils sont également en train de faire don de deux servitudes dans la même zone. « Des gens faisaient des développements avec leurs terrains, mais nous, ça ne nous intéressait pas », dit M. Piché. « Les servitudes permettent de protéger à perpétuité les terrains. »

« On a décidé de conserver et de protéger ce terrain, pas pour nous, mais plutôt pour les générations futures », souligne M. Piché. Ainsi, la marche sera la seule activité permise sur ces terrains, même pour les prochains propriétaires.

Marie-Lyne Després-Einspenner se réjouit de ce don, car les terrains se situent dans l’un des corridors menant au Parc national du Mont-Tremblant. Ils sont dans la zone périphérique et permettent donc de consolider la zone tampon pour le parc, explique-t-elle.

Par ailleurs, la MRC des Pays-d’en-Haut a récemment effectué un sondage auprès de plus de 800 propriétaires fonciers. Sur les 22 % qui ont répondu, plus de la moitié d’entre eux étaient intéressés à protéger leurs terres. « C’est une belle surprise. Les gens veulent s’impliquer dans la conservation », affirme Joël Badertscher.

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