La petite fille qui ne déjeunait pas

La petite fille qui ne déjeunait pas
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Par Alain Messier – Dans le Vietnam de Kim Thuy, le déjeuner avait pour particularité que l’on s’approvisionnait de soupe auprès de marchandes ambulantes. Tôt le matin, elles déambulaient transportant leurs soupes sur une longue perche avec des paniers. Le bouillon d’un côté avec du charbon pour le garder chaud, et les bols, les baguettes et les condiments de l’autre. Chaque marchande annonçait son produit avec une mélodie particulière.

 

Kim avait un ami français qui se levait à cinq heures du matin pour enregistrer leurs chants.

Il disait que bientôt l’on n’entendrait plus ces chants dans les rues car les commerçants ambulants allaient abandonner leurs paniers pour la manufacture. Une culture disparaissait et il demandait à Kim de l’aider à traduire et répertorier les différents chants selon la catégorie de marchandes de soupe, de crème de soya, d’acheteuses de verre pour le recyclage, de rémouleurs, de masseurs pour hommes, de vendeuses de pain.

 

Avec cet ami, Kim apprit la poésie de la voix et la musique du cœur.

Chacune des vendeuses de soupe avait sa spécialité, son chant et son parcours.

Soupe avec vermicelle, les ronds avec du bœuf, du porc, des crevettes, du poulet transparent.

Née à Saigon, et réfugiée au Québec avec sa mère à l’âge de dix ans, Kim se vit confronter à sa professeure de Granby qui lui mimait le réveil en se frottant les yeux et en s’étirant, et qui lui demandait ce qu’elle voulait pour déjeuner. Elle ne pouvait que répondre: soupe, vermicelles, porc, tout comme les autres enfants vietnamiens. Peu à peu elle s’accoutuma; mais plus souvent qu’autrement même dans sa vie d’adulte, après trente ans de présence au Québec, elle ne déjeune pas.

Son ami français préserva un aspect particulier de la culture de son peuple tandis que la jeune Kim avait la mémoire de cette culture dans son être.

 

À Saint-Sauveur, un village est en train de disparaître, des lieux de mémoire, tout un patrimoine bâti s’estompe peu à peu, des bâtiments en harmonie avec l’architecture de toute une rue disparaissent au profit d’immeubles rivalisant de grandeurs et de laideurs, sans âme, sans verdure, sans gêne.

Les complices de ce qui deviendra bientôt un village du passé sont les élus municipaux, et la société d’histoire des Pays-d’en-Haut, très occupé à son tournoi de golf et sa soirée de dégustation de homards annuel. Elle n’intervient ni en paroles, ni en écrit, alors que la vocation première d’une société d’histoire est le devoir de mémoire. Devant la lente agonie de Saint-Sauveur, elle se gargarise plutôt avec un circuit patrimonial, de belles pancartes cosmétiques qui deviendront l’équivalent des enregistrements des vendeuses de soupe vietnamienne. Kim Thuy a écrit un livre magnifique, Ru, chez Libre Expression, incontournable pour les amants des livres. Elle l’a dédié «Aux gens du pays».

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