(Photo : Nordy - Sébastien Fleurant)
Selon Jean Létourneau, travailleur de rue à l'Écluse des Laurentides, il ne faut pas pousser les itinérants, mais leur tendre la main.

Sortir de la rue : un défi de société

Par Simon Cordeau (initiative de journalisme local)

En 2017, le Journal rapportait l’histoire de Denis, personne en situation d’itinérance à Saint-Sauveur. Un peu plus de 5 ans plus tard, peu de choses ont changé pour lui. « Je suis encore dans la rue à quêter. Les portes se ferment toujours pour moi. Je ne sais plus comment je vais aboutir à quelque chose », me raconte-t-il. Malgré l’aide de quelques organismes, la générosité de plusieurs citoyens et ses efforts répétés, Denis n’arrive pas à reprendre pied et à rebâtir sa vie. Pourquoi est-ce si difficile de sortir de la rue?

Je vais en discuter avec Jean Létourneau, travailleur de rue à l’Écluse des Laurentides. Il me donne rendez-vous au café de rue S.O.S., à Saint-Jérôme. Quand j’arrive, l’endroit est rempli et plein de vie. Le café accueille des jeunes de 18 à 30 ans qui sont en situation d’itinérance ou à risque de l’être. On peut discuter, jouer, travailler sur un ordinateur, manger, prendre un café, ou simplement passer un moment au chaud. Aujourd’hui, il y a même une distribution de paniers de nourriture. L’ambiance est animée, chaleureuse, amicale.

« Dans le fond, l’itinérance est un symptôme social, qui est composé d’un paquet de causes. On ne peut pas traiter l’itinérance. On ne traite pas un symptôme. Il faut en traiter les causes », m’explique Jean.

Se rendre au coeur

« La personne, pour arriver dans cette situation-là, ça ne s’est pas fait du jour au lendemain », continue le travailleur de rue. Pour comprendre, il faut d’abord s’expliquer la désaffiliation sociale. « Je me retire socialement. Cette société-là ne me convient pas, elle ne répond pas à mes besoins primaires [comme manger, me loger, etc.]. Ç’a un impact néfaste sur moi d’insister à rester. Donc je me retire », illustre Jean.

Denis, par exemple, est venu s’installer à Saint-Sauveur pour fuir la ville et sa mauvaise influence. « Quand j’ai quitté Montréal, j’ai fait mon deuil avec la consommation. Parce que je n’avais que ça, des amis de consommation. »

Plusieurs ont aussi un « passé traumatique très complexe », explique Jean. Ils peuvent venir d’un milieu défavorisé, avoir côtoyé la pauvreté, la consommation et la violence. Et traiter ces traumas prend beaucoup de temps, d’efforts et de patience. « On ne peut pas exiger que la personne se réintègre dans un temps donné. Il faut respecter son rythme, mais aussi sa capacité à le faire », soutient Jean.

« Je ne suis pas né dans un milieu très sain. Je suis un p’tit gars de l’Est de Montréal. J’ai fait du centre d’accueil quand j’étais jeune. De la prison provinciale aussi. J’ai appris à me débrouiller assez vite. J’ai fait des conneries. Mais je n’ai jamais volé les pauvres, par contre », confie Denis en toute franchise.

Bref, il y a plusieurs couches au bagage personnel qui nous amène, et nous retient, dans la rue. Et vivre dans la rue, avec ses difficultés et ses violences, ajoute aussi des épaisseurs. « Donc il faut tout éplucher, comme un oignon, jusqu’à ce qu’on arrive au coeur. Mais ça prend des années! Ça prend de la douceur, de l’amour, de la chaleur », plaide Jean.

Déranger

Malgré des années d’efforts, Denis n’arrive pas à reprendre pied et à se sortir de la rue.

Pour Denis, les préjugés sont ce qui lui nuisent le plus. Il est épuisé qu’on le voit comme un stéréotype, qu’on le juge sans le connaître. « J’avais trouvé un travail dans un resto. Mais je n’ai pas fait plus que deux jours. Quelqu’un a dit que j’étais un itinérant. «C’est insalubre qu’il travaille dans un restaurant. Si vous ne le mettez pas dehors, on va vous envoyer les inspecteurs» », raconte-t-il parmi une longue liste d’exemples.

Selon Jean, on ne prend pas la peine d’écouter et de comprendre les personnes en situation d’itinérance, leur réalité et leur culture. « On ne fait pas souvent la différence entre l’agressivité et la violence », dit-il en exemple. Dans le milieu des affaires, cette agressivité est positive : elle s’exprime avec intensité et persévérance. « C’est aussi ça l’agressivité dans une démarche. Mais c’est souvent vu comme de la violence » lorsqu’elle est exprimée par un sans-abri, illustre le travailleur de rue.

« Ou parfois, la personne est tellement dérangeante! Mais elle n’est pas dangereuse. En fait, je suis content que ça dérange. Parce que ce n’est pas normal », ajoute Jean.

« Je dors dehors. Ou dans des guichets, quand il fait trop froid. Mais ce n’est pas une vie. » Denis témoigne que, souvent, Garda ou la police viennent le réveiller au milieu de la nuit, pour le sortir dehors. « Je ne dérange pas personne », se défend-il. Lorsque Denis quête à certains endroits, il arrive souvent qu’on lui demande de partir.

Cela contribue à la désaffiliation sociale, plaide Jean. « La personne qui s’exprime de façon un peu plus dérangeante, c’est encore de la communication. Et on l’opprime. Elle communique sa souffrance. Et nous autres, on lui dit : «Tais-toi. Sinon, quitte.» »

Rentrer dans le cadre

Bien qu’ils soient insuffisants, de nombreux organismes et ressources aident et soutiennent les personnes en situation d’itinérance ou à risque de l’être dans les Laurentides. Toutefois, plusieurs ont une barrière à l’entrée : un cadre à respecter, des règles auxquelles se conformer. « Quand on met des conditions, je pense qu’on n’accueille pas la personne », croit le travailleur de rue. Trop souvent, selon lui, il n’y a pas d’alternatives pour ceux qui n’entrent pas dans le cadre.

« Ici, à Saint-Sauveur, j’ai eu l’aide de l’Écluse des Laurentides. C’est tout », déplore Denis. Durant la pandémie, il avait pu dormir dans un hôtel quelques mois. Une subvention payait les deux tiers de son loyer. « C’est la seule option que j’ai eue durant tout mon temps dans la rue. » Mais lorsque les mesures sanitaires ont pris fin, la subvention aussi s’est arrêtée. « Je suis tombé avec rien, encore. Je n’étais pas capable de payer ça. »

Avec l’aide de son travailleur de rue, Denis essaie maintenant d’appliquer pour obtenir un loyer à prix modique (HLM). « Mais j’ai toute la misère du monde. On me demande des feuilles de cotisation que je n’ai pas. Il y a toujours de quoi. C’est toujours pour me compliquer la vie, pour me décourager. » Il aurait aussi droit à un programme qui payerait la moitié de son loyer… s’il trouve un appartement libre et un propriétaire prêt à l’accueillir.

Jean croit que, présentement, les ressources disponibles viennent « écrémer » l’itinérance : on aide seulement ceux qui sont le plus près de s’en sortir. « Et on oublie les autres. »

Accueillir

« Il ne faut pas pousser dans le cul, mais tendre la main », illustre Jean. Pour ne laisser personne à soi-même, et réparer la désaffiliation sociale, il faut commencer par des ressources de proximité : rejoindre la personne à même sa communauté et sa culture, détaille le travailleur de rue. « La personne ne veut pas tant une intervention, mais une relation. Il y a un lien qui va s’établir : un lien de confiance basé sur le respect. »

Ensuite viennent les milieux de vie, comme le café de rue S.O.S. Les gens viennent d’eux-mêmes et sont accueillis tels qu’ils sont. Ces endroits permettent de « briser l’isolement, s’approprier un espace, faire partie de quelque chose, exister pour quelqu’un d’autre, tisser des liens, développer ses habiletés sociales. Et ça, en respectant son rythme », explique Jean.

Selon lui, il faudrait de ces petits cafés dans tous les quartiers. « Et si possible, dans 24 heures, il y a toujours un endroit où je peux me déposer. » Certains les fréquentent pendant plusieurs semaines, voire des mois, seulement pour s’asseoir, prendre un café ou manger une soupe. « Mais il y a beaucoup de choses qui se passent, d’une façon très discrète. On est en train de les réaffilier tranquillement à la société. Ces milieux de vie sont souvent la première porte d’entrée. Ce n’est pas banal », témoigne Jean.

La réintégration en logement, elle, arrive à la fin. Puisqu’il faut réaffilier les personnes à la société avant de les réintégrer. « Si on prend une personne dans la rue et on la met tout de suite à ce niveau-là, c’est souvent voué à un échec. » Si la personne n’est pas prête, elle peut perdre son logement quelques semaines seulement après l’avoir obtenu, raconte le travailleur de rue. Elle se retrouve alors avec un nouvel échec : une couche de plus à éplucher.

Écouter

Selon Jean, il est important d’investir davantage pour soutenir et accompagner les personnes en situation d’itinérance. La société en paie déjà les frais de toute façon, ailleurs, à travers le ministère de la Justice ou celui de la Santé par exemple. Surtout, on se prive de leurs talents et de leur perspective unique. « Ils ont tous une histoire intéressante. Pas évidente, mais intéressante. Et à travers leur histoire, ils ont aussi une partie de la solution. Et si on se prive de ça, on n’y arrivera pas. »

Quelques jours après notre entrevue, Denis m’appelle. Il a une bonne nouvelle. « L’Écluse m’a trouvé une place où rester pour un mois. Ça me donne l’opportunité de me tourner de bord. » Il pourra dormir dans un hôtel de Saint-Sauveur. Mais il sait aussi qu’un mois, c’est trop court. Il espère que, d’ici là, il pourra profiter d’un autre programme et se trouver un endroit où rester plus longtemps. « Ça me donnerait un coup de main. Je pourrais commencer à rebâtir ma vie. »

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