(Photo : Gracieuseté)
Magda Polonyi-Landsberger

105 ans : Magda, indomptable

Par Louis-Philippe Forest-Gaudet (Initiative de journalisme local)

À 105 ans, Magda Polonyi-Landsberger porte une vie plus grande que nature. De Budapest aux Laurentides, cette couturière d’exception a traversé la guerre, l’exil et les épreuves sans perdre son instinct de bâtisseuse.

Le 9 mai, elle a eu 105 ans. Mais chez elle, ce n’est pas le chiffre qui frappe. C’est ce qu’il contient : la guerre, les tribunaux, la fuite, l’Italie, le Canada, la haute couture et les lacs des Laurentides.

Dans sa maison du Lac-des-Becs-Scie, son histoire circule. Une robe. Une photo. Une recette. Une phrase lancée avec humour. « C’est une vraie histoire », répète-t-elle encore.

Madame Patenaude, Leslie (fils de Magda) et sa femme Anita accompagnent Magda sur la photo.

Les mains avant tout

Magda apprend très tôt que les mains peuvent sauver une vie. Enfant, elle aide à la maison, coupe des légumes, apprend à coudre, fait des boutons et des boutonnières. À 16 ans, elle entre dans une école spécialisée en haute couture à Budapest. Son talent s’impose rapidement.

La couture devient plus qu’un métier. Elle devient une langue, une protection, une manière d’exister.

La guerre, puis l’exil

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Magda travaille dans un salon de haute couture à Budapest. En temps de guerre, travailler peut devenir une accusation. Ne pas travailler peut signifier mourir de faim.

Après la guerre, sous l’occupation soviétique et le régime communiste, la pression devient insoutenable. Pour continuer à travailler, il faut accepter le système, parfois dénoncer. Magda refuse.

Appelée devant un tribunal, elle est accusée d’avoir sympathisé avec les Allemands parce qu’elle avait confectionné des vêtements dans le cadre de son travail. Des gens sont condamnés en quelques minutes. Magda croit son sort scellé.

Puis quelqu’un lève la main dans la foule, et dit « impossible qu’elle soit coupable! » C’est une femme juive qu’elle avait aidée en secret, en lui apportant de l’eau alors qu’elle se cachait. Son témoignage change le jugement. Magda est déclarée non coupable. Un geste posé dans le silence vient de lui sauver la vie.

Recommencer ailleurs

Magda quitte ensuite la Hongrie avec peu : des vêtements superposés, un peu d’argent, une détermination plus solide que ses bagages. Elle passe par l’Autriche, puis arrive en Italie. Une ancienne cliente la reconnaît et l’aide à rouvrir des portes et à recommencer à confectionner des vêtements pour des clients à Rome.

Mais l’Italie n’est qu’un deuxième départ. Selon ses souvenirs, les personnes réfugiées sont alors dirigées vers des programmes de réinstallation dans d’autres pays.

Les autorités Italiennes envisagent d’abord le Pérou. Puis, la veille du départ, elle rêve de son frère mort à la guerre, qui l’avertit de ne pas monter sur le bateau. Elle renonce. Une autre destination s’ouvre alors : Winnipeg. On y cherche des domestiques. Après ce qu’elle a vécu, un contrat d’un an ne lui fait pas peur.

Winnipeg avant Montréal

Magda arrive donc d’abord à Winnipeg. Pas comme couturière reconnue, mais comme domestique. Elle a étudié la haute couture, travaillé auprès d’une clientèle exigeante et reconstruit sa vie en Italie. Mais même dans cette ville du Manitoba, dans les maisons où elle passe, elle finit par coudre, ajuster, habiller. « Je suis une couturière, je peux travailler n’importe où », a-elle résumé.

Puis vient Montréal. La ville devient enfin le terrain où elle peut reprendre pleinement son métier. Elle y développe une clientèle, collabore avec des entreprises, puis travaille de plus en plus à son compte. « Son arme, c’était sa machine à coudre », résume une proche.

La force derrière l’élégance

Chez Magda, l’élégance n’a jamais été fragile. Il y a les robes, les tissus, les finitions. Mais il y a aussi les outils, les réparations, les maisons, les terrains, les projets.

À plus de 70 ans, elle se retrouve même à manier un marteau-piqueur. L’image est presque invraisemblable : cette femme de couture, formée à la précision, tenant un outil lourd et bruyant. Pourtant, pour ceux qui la connaissent, la scène n’étonne qu’à moitié. Quand quelque chose doit être fait, on le fait.

Même présence d’esprit sur un bateau à Percé. Une tempête se lève. L’eau entre dans l’embarcation. La panique gagne les passagers. Magda agit. À quelqu’un qui hésite à sacrifier son chapeau pour écoper, elle aurait lancé : « Qu’est-ce que ça donne de mourir avec un beau chapeau? »

Une femme qui n’attend pas

Dans la vie familiale comme dans les affaires, Magda avance souvent avant les autres. Elle achète. Elle décide. Elle travaille. Elle bâtit. À Montréal, avec son mari Alfred, elle forme aussi une équipe. Lui comprend les chiffres. Elle comprend les tissus, les clientes, les formes, les besoins.

Magda attire aussi autour d’elle des personnes déterminées. Parmi elles, Freida Hoida, sa collègue, complice et amie. Formée elle aussi à la couture en Europe, Freida arrive au Canada vers 1960 avec son enfant et son bagage d’exil. Magda reconnaît rapidement son talent : Freida sait déjà quoi faire. Les deux femmes travaillent ensemble pendant plus de 20 ans.

Les Laurentides en héritage

Puis les Laurentides prennent de plus en plus de place. Il y a d’abord le lac des Chats, où elle s’attache à la qualité de l’eau. Puis le lac des Becs-Scie, où Magda s’enracine durablement. Elle ne fait pas que posséder un lieu. Elle l’habite pleinement. Elle reçoit. Elle participe. Elle appuie les efforts de protection du lac.

À 99 ans, un AVC a ralenti certains gestes et la mémoire récente n’a plus la netteté d’autrefois. « Je craignais de la perdre avant son 100e anniversaire » a dit son fils Leslie. « Mais elle a repris des forces, a célébré son centenaire au Centre de réadaptation près de l’hôpital de Sainte-Agathe, puis est rentrée chez elle, où elle habite toujours. Même après cet épisode, sa présence demeure. Magda veut encore aider. Elle aime être dans la cuisine. Elle aime participer.

Magda Polonyi-Landsberger n’est pas seulement une femme que l’on célèbre pour sa longévité. Elle est une femme qui a traversé le danger sans se laisser définir par lui. Une femme qui a transformé son talent en refuge.

Droite. Vive. Indomptable.

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